DA REPHLEX TEAM

Depuis 1991 et les efforts conjugués de deux amis d'enfance des Cornouailles, Grant Claridge et Richard D. James (Aphex Twin), le label Rephlex a eu des sorties erratiques. S'attachant à promouvoir la musique expérimentale la plus hallucinante et libre qui soit, il a sorti les premiers essais de Mu-Ziq, Leila, Cylob, Squarepusher ou DMX Crew, mais n'en pas toujours tiré les fruits. Depuis l'an passé, avec un nouveau réseau mis en place, on peut enfin découvrir la cohérence d'une politique de signature incomparable dont la devise reste : signer des artistes qui apportent quelque chose à la musique, sans restriction d'univers, à condition qu'on ait envie de les posséder dans sa discothèque. C'est aussi clair que sans concession... Et c'est par sacs postaux qu'ils recoivent aujourd'hui cassettes et DAT dans leurs bureaux londoniens. Aux frontières du business, Rephlex assume une vraie envie de musique définie par les canons de l'esprit techno (toujours en avance, toujours intriguante). Quitte, pour cela, à laisser leurs artistes signer ensuite sur des labels plus importants, comme WARP qui se délecte aujourd'hui des aventures musicales de Squarepusher. Rephlex, co-drivé par James et Claridge, apporte à ses signatures assistance de production (Aphex Twin est un monstre de boulot) et soirées pour rentabiliser la pratique musicale. Leur seul débouché à tous pour survivre, tant que le label n'explose pas avec plusieurs succès. Ainsi, de festivals en clubs, de singles en albums, l'aventure perdure et les liens créés entre les artistes se maintiennent par des rendez-vous en club, ou dans le privé. Pour des ziques qui méritaient bien une roulette événement, histoire de faire honneur à leur dinguerie. Entretien autour d'un esprit de famille fêtard avec Grant, puis au débotté Matt et deux artistes du label, Ovuca et Cylob...

Ce qui frappe, d'abord, c'est cette grande liberté de choix et de ton que vous disposez au label. Comme s'il n'y avait aucun impératif économique, financier, aucune pression de la part du business musical.

Grant Claridge : Le seul plan, la seule ambition, c'est de sortir de la bonne musique, celle qui nous amuse et nous fait plaisir. On aime pas mal de trucs différents, ça reflète donc notre éclectisme. Il n'y a aucun attrait financier dans ce que nous faisons, si ce n'est la joie de mettre la main sur de nouveaux artistes inconnus. On ne cherche pas à signer de grands artistes ou les futures stars du genre. C'est une combinaison de tous ces éléments qui rend notre label si unique. La vie est vite ennuyeuse si vous vous limitez à un seul et même genre musical, ce qui semble être le défaut de nombreux labels techno qui finissent tous par se spécialiser dans un genre précis.

Mais cette liberté n'est-elle pas difficile à vivre ? La liberté coûte parfois beaucoup d'argent.

Grant : C'est vrai. Mais je vis quelque part dans l'espoir que les gens se lasseront un jour de toute la merde qu'ils ont pu écouter et acheter par le passé. Et qu'ils seront assez courageux pour expérimenter un tant soit peu. Pour se libérer du poids des modes et ne suivre que leur instinct. Quand je mixe en club, je mélange facilement toutes les différentes productions du label et le public devient vraiment fou, il adore ça. Mais il semble que par la suite le public ne se rue pas chez les disquaires de la même manière. Alors c'est vrai que ce n'est pas la meilleure manière de mener son business, mais c'est la meilleure pour continuer à travailler au service de la bonne musique.

Le problème, c'est que vous sortez beaucoup de disques et de façon très désordonnée. Vous disposez toujours d'autant de liberté ?

Grant : Il y a quelques temps, c'était encore comme ça. Mais depuis, on a essayé de faciliter le travail des disquaires et des distributeurs, qui n'arrivent pas toujours à nous suivre.

Comment signez-vous de nouveaux artistes ? Vous vous contentez d'écouter les nombreuses cassettes que vous recevez, ou vous êtes toujours à la recherche des artistes les plus étranges et les plus iconoclastes ?

Grant : On ne recherche pas de la musique étrange. Si quelqu'un nous envoie de l'électro classique, il n'y a pas de raisons pour nous de le signer. Nous ne signons que des artistes qui ont besoin de nous parce que personne ne s'aventurerait à sortir leur album, supposé étrange et expérimental. Si vous écoutez chacun de nos disques, leur côté étrange s'évanouit assez vite pour laisser découvrir leur véritable essence. Quand on reçoit une cassette, ce que l'on cherche à ressentir, c'est une sorte de surprise du genre, "mais qu'est-ce que c'est que ce truc ?". Le sens de l'inconnu, cette propension à dépasser les limites traditionnelles des genres musicaux, c'est ce qui nous intéresse. D'ailleurs, ce n'est pas difficile de signer de nouveaux artistes, on reçoit tellement de cassettes, on doit encore avoir une quinzaine de boîtes entièrement pleines à écouter. Et c'est de plus en plus facile de savoir ce qui nous intéresse, la maturité aide beaucoup, et on prend peu de temps pour se décider. Et puis on cultive une vraie fidélité chez les artistes, ils continuent toujours à nous envoyer leurs productions, et que l'on parle de Squarepusher, Cylob ou DMX Crew, ce sont tous nos amis.

Vous êtes parfois le dernier refuge de certains artistes qui n'arrivent pas à trouver un label à leur mesure.

Grant : Oui, et c'est même honteux. Mais je crois tout simplement que les gens doivent être un peu plus courageux par rapport à ce qu'ils écoutent, ou à ce qu'ils produisent. Notre musique, on espère qu'elle puisse acquérir un côté intemporel, qu'elle ne finisse pas oubliée au bout de quelques mois comme la majorité des maxis de dance-music.

Il semble que la presse se soit assez peu intéressée à vous dans le passé. Était-ce dû à votre refus de toute promo ?

Grant : Absolument pas. C'est juste qu'en Angleterre les journalistes osent peu s'aventurer et parler de ce qu'il ne connaissent pas. Ils ont besoin de lire la même chose ailleurs pour oser publier certains articles. Il faut toujours qu'il y ait une première personne qui tente le coup et entraîne dans son sillage les autres magazines. Ceci dit, on a aussi beaucoup développé notre réseau de distribution en dehors du Royaume-Uni avant de nous intéresser à notre pays. Et il faut dire qu'actuellement, notre réputation ne cesse de croître dans le monde entier.

Vous êtes donc désormais poussés à travailler de façon plus traditionnelle, voire commerciale.

Grant : Je ne dirais pas commerciale. Disons plus organisée. Et puis la plupart des artistes sont mes amis. Tout ce que je veux, c'est que leur carrière décolle enfin. Mon travail, c'est que le public reconnaisse enfin le génie d'un type comme Cylob. Son single "Rewind" a très bien marché, mais attendez de voir les albums incroyables que l'on vous réserve dans les prochains mois. On a plus de dix-huit albums prêts à sortir.

L'album incroyable de Leïla, "Like Weather", sorti courant 1998, a semble-t-il marqué la petite histoire du label, le propulsant au-delà du simple public électronique.

Grant : En fait, tous les ans on dispose de tels albums, et chaque année on me redit la même chose. L'année dernière c'était donc Leïla, l'année précédente, Squarepusher. On a lancé la carrière de pas mal d'artistes de cette façon. Mais c'est vrai que l'album de Leïla me tient beaucoup à coeur. Elle est aussi obsédée que moi par Prince ! Mais je ne crois pas que cet album soit si différent du reste de nos disques, il vient plutôt compléter notre palette. Et si les gens suivent bien notre carrière, ils auront une ìdée assez précise de notre son, notre esthétique. Après plus d'une centaine de références, je crois que vous pouvez maintenant avoir une idée plus claire de notre travail.

Avez-vous parfois affaire à la concurrence d'autres labels, qui essayent par exemple de vous chiper certains artistes ?

Grant : Non, tout simplement parce que nous ne signons des artistes que pour un simple et seul album. Tout simplement parce que si tout se passe bien, ils reviendront naturellement vers nous. Et puis s'ils réusissent à décrocher un gros deal avec une autre maison de disques, je m'en réjouis. De toute façons, il y a tellement d'artistes que nous pouvons aider. Tom Jenkinson de Squarepusher travaille désormais plus pour le label Warp, mais il continue aussi pour nous, particulièrement récemment avec l'album de Chaos A. D. Ils sont donc tous libres. Mais vous savez, moi je m'en fous, je ne veux pas être millionnaire, juste connaître une belle vie et écouter de la jolie musique.

Vous avez récemment ressorti le tout premier album, quasi inconnu en fait, de 808 State, "Newbuild".

Grant : (Enthousiaste) Oui, oui, c'est sorti en 1988 à l'origine, à l'époque ou personne ne les connaissait et où personne n'avait vraiment entendu parler d'acid-house. Je le vois comme l'un des tout premiers albums anglais d'acid-house. C'est un album mythique et pionnier, qui n'était jusque-là disponible qu'en vynile à deux ou trois mille copies. On a toujours adoré cet album et on s'est débrouillé pour en récupérer les droits.

Tu es connu comme un grand collectionneur de disques.

Grant : C'est ce que les gens disent.

C'est du moins ce que prétend votre site web.

Grant : Oui, mais il est réalisé de façon un peu officieuse, par l'un de nos plus grands fans américains. C'est vrai que je dispose de sept ou huit mille disques mais pas mal de gens que je connaît en possédent plus du double. Ce n'est pas la quantité qui compte, mais la qualité. Mais on a comme ça tout un réseau de fans autour du monde et on ne cesse de recevoir des milliers de lettres et d'emails. Mais on a pas toujours le temps de répondre à tout le monde. Le mieux est de souscrire à notre mailing-list directement sur notre site.

Comment se fait la signature d'un artiste ? Seul ou avec Richard James.

Grant : Tous les deux. Il faut que l'on soit tous les deux d'accord. C'est notre seul critère qualitatif. Si on prend seul les décisions, on risque rapidement de se faire dépasser par les événements. Et puis on est les meilleurs amis du monde. Il suffit souvent de dix secondes pour savoir si on aime le truc. Richard ne fait que de la direction artistique, mais dès qu'il peut nous aider dans un autre domaine, il n'hésite pas, malgré son planning très chargé.

Vous pensez qu'il y a un feeling commun à tous les artistes présents sur le label.

Matt : Nous sommes amis déjà. Il y a donc un feeling très chaleureux qui se développe entre nous. Mais côté esthétique, on essaye au contraire de développer la personnalité de chacun.

Quant à la ligne graphique suivie par le label, j'ai l'impression que le slogan c'est que plus c'est simple, mieux c'est.

Grant : Quand j'ai commencé le label, je me suis vraiment pris la tête sur chacune des pochettes. Puis la techno a commencé à devenir de plus en plus présente et ennuyeuse et on a vu toutes ces pochettes du style Designers Republic envahir toute la production. Quand je vais acheter des disques en solde, je choisis toujours les disques avec les pochettes les plus connes et les plus drôles. C'est un peu comme le dessin, que tu apprends à l'école pendant des années et, une fois le diplôme en poche, tu passes toute ta vie à essayer de renouer avec ta technique, ta sensibilité d'enfant, cette sorte de naïveté. Le plus simple est donc ce qui nous convient le mieux. Et puis on n'a ni le temps ni l'argent nécessaire pour créer des pochettes compliquées.

Vous n'avez pas l'air de prendre la musique trop au sérieux.

Matt : La musique offre en effet de quoi ne pas trop la prendre au sérieux.
Cylob : La meilleure musique peut être à la fois drôle et sérieuse.
Grant : C'est comme une sorte de mauvaise plaisanterie, qui sait.

Les artistes signés sur le label semblent prendre plus de plaisir que les autres musiciens techno classiques. Il y a chez eux du plaisir, une dimension ludique...

Cylob : (d'une petite voix) C'est juste histoire de ne pas se lasser. Tout se passe dans ta tête, c'est comme une scène que tu y dresses à l'intérieur.
Ovuca : Pour moi, ce n'est que jeu et plaisir. Je me laisse aller, je ne pense à rien. Quand je suis devant mes machines, ça vient tout seul. Rien de prédestiné, pas d'idées ou d'inspiration, juste le travail, à même le studio.

Vous n'avez pas l'air d'entretenir beaucoup de relations avec le reste de l'industrie du disque britannique, qui conserve ce côté très agressif et conquérant.

Grant : On est loin de tout ça et on s'y tient à bonne distance. Tous ces labels sont morts de toute façon. Vous allez en club, vous voyez leur tronche et vous avez tout compris. On préfère développer notre petite affaire dans notre coin.
Matt : On est très sérieux à propos de la musique et beaucoup moins en ce qui concerne le business. L'important, c'est aussi la liberté dont dispose l'artiste. On pourrait croire de loin que l'on est une boîte qui passe son temps à faire n'importe quoi, mais c'est juste qu'on essaye de travailler avec cette même liberté, sans se conformer aux lois du marché discographique.
Grant : La concurrence n'existe pas pour nous. On reste dans notre petite niche. On fait juste ça pour se marrer. Et puis il n'y a personne comme Bogdan ou Cylob. Et le public qui aime cette musique ira n'importe où pour se procurer leurs disques.

Vous n'avez pas peur parfois d'être quand même catalogué dans une sorte de genre, du type "son bruyant et bricolé, fait à la maison" ?

Grant : Non. Mais c'est vrai qu'à l'écoute de Leïla, Railway Raver ou Cylob, même s'ils sont différents, ils conservent tous ce côté Rephlex. A la première écoute, tu peux savoir qu'ils viennent de chez nous. Mais ce qui importe plus que tout désormais, c'est l'amitié que l'on peut développer au cours de notre relation avec l'artiste. Si le courant ne passe pas, on ne sort pas le disque.

N'est-ce pas difficile de vivre de sa musique ou de son label ?

Grant : Bien sûr, mais on passe tout notre temps sur le label, tout autant que les artistes sur leur musique. La seule chose dont on a besoin, c'est de quoi payer le loyer et acheter à bouffer.

Propos recueillis par Jean-Yves LELOUP