Iara Lee IARA LEE

Caïpirinha, LE label de tous les métissages des arts et de l'électronique d'hier et d'aujourd'hui

Iara Lee ? Personne ne le connaît et elle ne cherche pas à changer cet anonymat si doux. Iara Lee pilote un label indépendant, Caipirinha, qui résume à lui seul la tendance la plus actuelle de l'art et des arts électroniques. Car Caipirinha touche autant à la musique qu'à l'architecture, à l'art visuel qu'à la vidéo, à la préhistoire de la techno qu'aux fils et petits fils d'Aphex Twin et de l'electronica de part le monde. La jeune cinéaste branchée musique est née au Brésil, mais elle est d'origine coréenne et vit à New York. Tout un symbole. Le Net, pour elle et ses proches, est une évidence. Le monde en un coup de clic, et puis tous les genres de musique électronique en un catalogue hallucinant. Ce label, enfin disponible en France, valait bien un petit événement sous forme de carte sonore, et l'interview ci-dessous.

D'où est venue l'idée du label ?

IARA LEE : On fait souvent les choses pour qu'elles existent. Pas forcément dans l'optique d'un profit immédiat. Moi, j'ai commencé par enregistrer des artistes et faire des disques pour que des gens puissent les découvrir. Ensuite, j'ai appris à gérer et j'ai compris comment fonctionnait la distribution d'un label, d'autant que je connaissais déjà certaines des contraintes de ce métier en étant moi-même cinéaste.

Justement, quel est l'apport du label par rapport aux musiciens ?

Nous sommes une structure vraiment indépendante, mais nous nous occupons de tout, de l'enregistrement à la distribution, pour être au plus proche des préoccupations des artistes. À force de travailler et de communiquer avec les gens dans le monde entier, nous avons une base de relations par bouche-à-oreille dont le résultat est que nous avons des soutiens partout, que pas mal de gens qui nous apprécient attendent nos sorties. C'est sûrement mon côté asiatique, mais je crois qu'il faut planter les graines avant de récolter comme nous commençons à le faire aujourd'hui à un niveau international.

Quelle est la philosophie du label et sa démarche ? Nous avons un profil underground, et sommes soutenus à ce titre par tous les membres de cette communauté. Nous avons un parti pris turbulent et sans concessions au tout venant musical pour rester toujours en mouvement et découvrir sans cesse de nouveaux territoires. La musique nous intéresse, mais aussi l'architecture, les bandes originales de film, les films, les compilations conceptuelles ou les artistes avec un discours vraiment nouveau. Et je pense que c'est une chance d'être dans cette mouvance-là, avec ce label, car à l'intérieur d'une structure plus importante, nous serions freinés dans notre développement et ne pourrions pas suivre les choses qui se passent avec la même rapidité d'intervention.

Avec votre travail expérimental, ne pensez-vous pas faire partie de l'avant-garde ?

C'est un terme avec lequel j'ai de gros problèmes, sortir des disques n'a que peu de rapport avec cette démarche de vouloir être en avance et hors normes à tout prix...

Parlons à nouveau d'underground alors...

Oui, et encore, je travaille pour que cette partie immergée de l'art devienne plus connue du grand public, qu'elle atteigne une certaine reconnaissance. "

L'underground qui pousse vers " l'overground " ?

Oui, c'est de cela qu'il s'agit. Car mes amis pensent que l'underground ne le reste qu'une nano-seconde, juste avant de passer dans le domaine public... Les vautours de la culture sont omniprésents et tout rentre dans le champ culturel à une vitesse folle. Tout s'accélère pour mieux rentrer dans l'ordre, les choses n'ont plus le temps d'exister par elles-mêmes.

Pourtant, votre film, " Modulations ", qui dévoile les avancées de ce siècle de musique électronique de John Cage en passant par Giorgio Moroder et Donna Summer pourrait rentrer dans ce champs, non ?
Tout va très vite, et donner à penser prend du temps. Il faut rester sur la brèche.

Autrefois, les avant-gardes, du dadaïsme au surréalisme en passant par l'Internationale Situationniste allaient plus vite que la société pour moquer le bourgeois et donner à penser plus loin. Aujourd'hui, ne croyez-vous pas qu'il faut au contraire ralentir pour donner du temps à la pensée ?

Exactement, aujourd'hui, se comporter comme une personne sensée est presque un cas de folie. On vous prend rapidement pour un freak, alors que c'est le monde extérieur qui est atteint de folie. Il faut vraiment avoir les pieds sur terre pour se comporter ainsi. Moi je me sens bien plus comme une hérétique que membre d'une quelconque avant-garde, à lutter contre les courants dominants.

En fait, je crois qu'il s'agit d'une manière d'être. Je ne sais comment traduire cela, mais c'est devenir à soi-même sa propre norme. Ne pas accepter celle de la société ni du travail, mais trouver la sienne et l'étendre à ses amis. En fait, c'est essayer d'avoir plus d'amis que de clients, et, par la proximité établie, faire en sorte que les gens se sentent bien avec ce que l'on réalise…

Oui, c'est cela. Je crois que les gens qui font des trucs cool n'ont pas de temps à perdre à avoir l'air cool, ce n'est pas une attitude, c'est quelque chose de présent, qui est là et qui se ressent sans avoir besoin de discours. Ceux qui cherchent à être originaux sont toujours la traîne, avec leur envie d'en être, leur ambition de participer ou de tout savoir à tout prix.

Alors pourquoi votre label, Caipirinha, cultive-t-il des cocktails exotiques et la lenteur de l'escargot ?

Parce que je suis née et que j'ai été élevée au Brésil, j'essaye de ne pas perdre mes racines, la perspective d'un certain mode de vie. Dans les cocktails, il y a un concept intéressant, celui d'être aussi intellectuel, intelligent, provocateur que possible en gardant le sourire, et en gardant le cœur léger.

Le cocktail, comme art de vivre légèrement ?

Oui, c'est cela, en fin de compte, prendre les choses sérieusement, mais le cœur léger, c'est-à-dire pas à la légère, en réalisant des mélanges de force et de douceur bien dosés pour faire naître des plaisirs inattendus…

C'est un plaisir, mais cela reste un mélange de différents ingrédients, comme vous êtes une synthèse du monde…

C'est une idée intéressante, comme celle d'en boire avec des gens qui n'ont jamais essayé. Ils sont vite soul parce que la douceur est là, mais que, sous elle, la force de l'alcool reste présente. On pourrait ainsi étendre l'adage à la manière de procéder du label : c'est assez déguisé, avec une démarche douce qui cache son jeu par son intérêt et le fun qu'elle apporte, alors qu'au fond, elle est très sérieuse, éducative, en gardant toute sa subtilité.

Mais cela reste une mixture, même si elle a une démarche originale.

Certainement, mais j'espère qu'elle reste fun.

On a donc une mixture, mais de quoi est-elle faite ? Y a-t-il d'un côté les artistes et leurs différentes manières d'appréhender l'art avec la musique, l'Internet, les films et les nationalités du monde entier, et de l'autre côté, vous, vos goûts et vos humeurs de créatrice ?

Avec toute la technologie existante, on peut enregistrer et jouer avec la musique, ou attraper une caméra vidéo ou cinéma. Je crois que les gens se limitent eux-mêmes en se disant, je sais tout faire avec l'œil droit, mais rien avec l'œil gauche… J'aime le terme université car quand les gens s'y rendaient autrefois, c'était pour essayer d'avoir un esprit universel. Mais je crois que, maintenant, ils y vont pour se focaliser sur une chose et une seule, et trouver un job, si possible bien payé. Je ne fais rien de manière spécialisée, j'essaye au contraire de m'agiter dans plusieurs sens à la fois. Je n'ai aucun diplôme en rien, mais je crois que c'est mieux comme ça , et les musiciens qui créent leur propre design graphique, agissent de même en travaillant avec plusieurs parties de leur cerveau, avec lesquelles ils s'amusent et amusent leur public…

Que pensez-vous de l'importance des ordinateurs aujourd'hui ?

C'est formidable de recevoir le monde entier dans ma boîte aux lettres. Je ne pense jamais " oh super ! un message du Japon ", cela arrive seul et régulièrement.

Finalement, que vous fassiez un film ou un site Internet, vous agissez de la même manière de toute façon… L'ordinateur comme ses arts différents font partie de votre art de vivre et cela suffit…

Oui, cela n'a rien à voir avec un genre, un territoire ou un style particulier. Je crois qu'il s'agit plus d'une manière d'utiliser la liberté de création en un sens où la plupart des gens se sentiraient sans racines ni frontière.

Mais vous-même êtes bien une personnalité mélangée : vous êtes quand même née au Brésil, mais de descendance Coréenne, vous vivez à New York et voilà que vous sortez un disque de funk électronique allemand !

Oui, mais je me sens un peu tendue à New York, ville hautement internationale, véritable capitale, au point même de me demander ce que serait la vie en Asie, du côté de la Chine, du Japon ou de la Corée...

Vous aimeriez vivre là-bas ?

J'ai quand même besoin d'un peu de tension. J'aurais peut-être un jour un bureau virtuel là-bas, mais en attendant, malgré les connexions à haut débit, j'ai du mal à entrer rapidement dans mon serveur, cela rame et m'oblige à avoir des moyens de connexions très chers…

Même avec le haut débit ?

Je ne sais pas, avant c'était très lent. Si je pouvais travailler avec mes collègues de manière réellement virtuelle, je penserais peut-être à déménager plus facilement dans un autre pays. Je suis très friande de la tradition française de la culture et des arts. Cela n'existe nulle part ailleurs dans le monde. Cela prend du temps pour y être sensible, mais une fois l'écoute présente, elle est très attentive.

Je ne crois pas que vous ayez un vaste public, plutôt branché du côté de la musique électronique de type Aphex Twin et Warp, ce public doit être intéressant et ouvert. Unit, l'une de vos signatures, a une démarche assez proche de la bande à Aphex Twin et son label Rephlex, non ?

Oui, Unit était et reste très influencé par le son Rephlex pour " Narcoleptic Symphony ". Il est venu nous voir pour trouver une sorte de famille. Comme les Anglais de Rephlex, nous fonctionnons ainsi, telle une structure familiale…

Caipirinha, une structure familiale?

Oui, parce que les relations entre les employés et les employeurs sont plutôt de l'ordre de relations familiales, secrètes et même incestueuses. C'est pourquoi nous restons entre nous…

Tous ces gens ne sont que musiciens ?

Non, autant musiciens que designers, cadreurs, éditeurs, managers, gens de radio... On porte beaucoup de chapeaux différents entre nous.

Vous-même vous faites des livres ?

Oui, je suis en train de réaliser par exemple un livre en coopération avec un tas d'auteurs anglais, qui sortira à l'automne 2000. C'est un travail de longue haleine et j'ai failli devenir folle à constater sa lenteur. J'adore les choses rapides, et là l'imprimerie n'est pas aussi rapide que les autres choses que je réalise. On y trouve des journalistes du Face, et d'autres du magazine Wire, comme Peter Shapiro, qui a été mon principal consultant pour le film. C'est une encyclopédie vivante et il est éditeur sur le projet qui comporte beaucoup de photos, de citations et d'extraits d'interviews tirées du film. Le projet du livre sur l'histoire des musiques électroniques est née de la réaction des gens qui ont vu le film " Modulations ", sur le même thème, et désirent en savoir plus. Le livre sera donc le complément du film. Nos projets commencent toujours ainsi, très petits, puis prennent de l'ampleur, c'est un développement normal.

Vous voulez dire une sorte de développement organique...

C'est ainsi qu'est né par exemple la compilation " Vintage Volts ", comme un développement naturel du film et de la première compilation " Modulations " qui avait pour sous-titre " Cinema for the ear ".

C'est quoi, ce " Vintage Volts " ?

C'est le second volume de mes compilations " Modulations ", concentré sur les racines de la musique électronique dans la musique contemporaine, de gens comme John Cage, Pierre Schaeffer ou Iannis Xenakis, parce que le premier ne reflétait que la face dance des racines de la techno d'aujourd'hui sous toutes ses facettes…

On parle donc de " Modulations.volume 2 " ?

Oui, nous l'avons appelé "Early modulations". Est-ce bien la musique du film ou encore autre chose ?

Le premier volume est un choix parmi les titres du film. Le volume 2 sonne comme un coup de chapeau aux pionniers de la musique électronique, mais pas avec des morceaux forcément issus du film. Cela nous a pris plus d'un an et demi à clarifier notre situation par rapport aux titres, parce que personne ne savait plus où se trouvaient les éditeurs, ni les accords de licence. Et cela n'est rien, puisque nous avons en prévision un troisième et dernier volume qui marquera la fin de la série. Il sera destiné à accompagner le projet du livre.

Et vous écoutez quoi comme musique électronique ?

Cette scène est vraiment active. Elle bouge beaucoup, et Brian Eno lui-même semble le dernier jeune esprit dans un corps vieillissant. Il est vraiment fou…

Vous l'avez rencontré ?

Oui, à New York, il est plus orienté vers l'industrie du disque, mais il crée toujours de petits événements à côté des ses occupations de producteur.

Je l'ai aussi rencontré et c'est vraiment un....

...esprit libre ! Brian Eno m'a beaucoup inspiré par sa série ambient avec les musiques d'aéroport. C'est une idée que nous continuons à développer encore aujourd'hui.

Unit travaille sur le même terrain, non ?

C'est surtout que, de nos jours, on ne peut plus affirmer qu'on développe une idée à partir de rien. On est toujours dépendant du passé. J'aimerais bien impliquer certains français dans les projets, parce que j'ai déjà travaillé avec des Grecs, des Japonais ou des Américains. Et notre prochaine sortie est allemande, Panacea, qui annonce un autre champs d'investigation...

Panacea ??

Panacea, c'est de la Tech-step, une musique inspirée par l'architecture de Brasilia. De la jungle assez effrayante.

Vous aimez la musique qui fait peur?

Je l'aime quand elle est intense, pas forcément effrayante. Avec Datach'i, c'est encore autre chose de très puissant, mais je crois que les auditeurs vont plus apprécier Unit que Data'chi. Datach'i mêle de belles et étranges mélodies à de la programmation déjantée, en un mix de l'intellect et du corps. Un bon pari, non ?

Et vous vendez combien de disques en moyenne ?

Cela dépend des titres. Cela va de 1000 à 20 ou 30 000. Cela dépend des disques. Mais nous restons toujours dans l'optique que chaque projet doit exister de lui-même, en tant que témoignage.

Est-ce possible d'acheter des Cd sur votre site ?

Oui, mais peut-être pas encore en France...

Quelles sont vos méthodes de travail ?

Tout ce que j'entreprends nécessite un grand nombre de collaborations, et c'est un enfer à organiser, mais j'y arrive (difficilement). Tout le travail est dans les branchements et les rencontres à établir entre les divers artistes et les interactivités à trouver pour que chacun sorte de ses champs d'expression usuels. Cela correspond à notre image, notre ouverture d'esprit. Et en ce moment, inclure le public dans l'action serait un excellent moyen de démystifier les artistes

Quelles sont les différences d'accueil entre les divers pays ?

Je suis embarrassée avec la non—unification des copyrights selon les pays sur Internet. Il faut que je me penche sur la question. Normalement, il faut donner envie aux gens pour qu'ils achètent, et pour cela prendre des risques, quitte à donner pour recevoir. Au Brésil, il est toujours possible d'écouter avant d'acheter, alors qu'aux USA, cela est impossible. Ils préfèrent entourer la musique d'une aura de mystère pour inciter l'acheteur. Cela me semble dangereux d'appâter le client avec des disques qui les décevront peut-être à l'écoute ensuite.

Quelle peut être la position d'un artiste aujourd'hui ?

Les gens pensent encore qu'être un artiste est une position enviable et inatteignable. Alors qu'en fait, tout le monde peut l'être, ou le devenir, il suffit de le faire. Et cela peut déboucher sur n'importe quoi, car tous les domaines sont créatifs. Il suffit de rendre les choses tangibles, de réaliser ses idées. La question de l'artiste aujourd'hui n'est pas d'avoir des idées, mais de savoir comment les réaliser et comment appliquer sa créativité.

Propos recueillis par Ariel Kyrou