L'Humanité quotidien


Jeff Mills, maître techno de Metropolis

Passionné de cinéma, Jeff Mills, un des musiciens techno les plus réputés au monde, délaisse les pistes de danse pour le septième art. Plus de soixante-dix ans après la sortie de Metropolis, il donne au film de Fritz Lang une nouvelle bande sonore futuriste et délicate. Rencontre avec un musicien qui veut sortir la techno de ses ornières.

Depuis des événements consensuels tels que la Technoparade et l'apparition d'artistes tels que les Français de Daft Punk, la techno a gagné son statut de musique à part entière, elle qui était autrefois reléguée dans l'ombre, obligée de vivre dans la clandestinité. Malgré cette reconnaissance du grand public, il reste que la dimension artistique de cette musique est souvent occultée au profit de son caractère festif et hédoniste. Pourtant, certains musiciens comme l'Américain Jeff Mills essaient de plus en plus de lui conférer concepts et psychologie. Sur son avant-dernier album, Lifelike, il essayait ainsi de livrer tous les aspects de sa personnalité, grâce notamment à des entretiens donnés avec un psychologue. Signe de son désir de faire avancer les choses, il s'attaque maintenant à un des monuments du cinéma, Metropolis, de Fritz Lang, dont il vient de composer une nouvelle bande originale sonore.

Dans le milieu techno, Jeff Mills est un personnage atypique. Son parcours a débuté à Detroit, la ville clé du genre, avec l'entité Underground Resistance, l'équivalent électronique des Black Panthers. Ensuite, il s'est résolu à quitter sa ville et son compère Mike Banks pour devenir ce DJ superstar que le monde s'arrache. Il aurait pu se satisfaire de l'ampleur de ses cachets et de son statut de légende vivante. Lui, préfère chercher à être créatif à tout prix. " Je n'essaie pas vraiment d'échapper au milieu de la techno classique. Mais il y a tellement de gens qui sont persuadés de savoir comment doit sonner la techno que rester créatif devient un véritable défi. En tant que compositeur, tu dois évoluer dans un espace étroit rempli de contraintes. En tout cas, il me reste beaucoup à apprendre et des choses à réaliser. " Pour la première fois, avec cette BO de Metropolis, il a tenté une incursion dans le monde du cinéma. " Cette idée est sans doute née d'un sentiment proche de la frustration. J'ai choisi Metropolis parce que c'est le premier film majeur de science-fiction à venir d'Allemagne. Comme l'Allemagne est le berceau de la musique électronique, grâce notamment au groupe Kraftwerk, cela m'a semblé approprié. En plus, l'action du film se passe autour de l'an 2000. Probablement que la jeunesse d'aujourd'hui ne connaît pas ce film : grâce à mon statut, je peux donc attirer leur attention. Comme le film est muet, j'ai pu substituer sans peine ma partition à l'originale. "

La techno a les capacités de se transcender

Jeff Mills ne s'est pas contenté de composer la BO, il a aussi financé un nouveau montage du film de Lang, l'écourtant de la moitié. Il y a deux mois, il dévoilait l'ensemble au Centre Beaubourg pour une projection en avant-première. " Nous avons gardé le cour du film. Avant le montage et le travail de composition, j'ai effectué des recherches pour mieux connaître le message que Lang voulait transmettre. Cela serait dommage que les gens attachent trop d'importance aux coupes que nous avons effectuées. " Pour la première fois, en dehors des films en relation avec la culture techno, la musique électronique fait son apparition dans un film " sérieux ". " J'ai toujours profondément su que la techno pourrait avoir d'autres applications que la danse : l'hypnose, les sciences ou les mathématiques. Contrairement à d'autres genres musicaux, elle a les capacités de se transcender. " Là où la précédente tentative de coller une nouvelle BO au film de Lang - celle du producteur de disco, Girgio Moroder dans les années quatre-vingt - sonnait ridicule, celle de Jeff Mills mérite l'intérêt. Il a su coller à l'univers du cinéaste allemand avec facilité, composant des thèmes futuristes où le rythme de la techno se porte souvent pâle.

Dans la discographie de l'Américain, Metropolis mérite donc d'avoir une place à part tellement ce disque atteint des degrés de finesse rarement atteints. " Je suis un gros spectateur de films, particulièrement de science-fiction. Je vais au cinéma non seulement pour le film, mais aussi pour apprendre comment la musique est utilisée. Certains sons signifient la peur, d'autres, plus chaleureux, communiquent d'autres émotions. C'est un vrai langage que j'ai commencé à apprendre et que je vais pouvoir appliquer à ma musique. " Fan de Vangelis comme du film de Stanley Kubrick 2001, Odyssée de l'espace, celui qui avoue aller plus souvent au cinéma qu'il n'écoute de la techno n'entend pas en rester là. " Je me sens prêt à travailler avec des dialogues. Si un producteur de Hollywood me contacte et que son film n'est pas sur la génération rave, je suis intéressé. Je travaille actuellement sur un disque spécial. Il va provoquer un effet comparable à celui crée par le film le Projet Blair Witch. Tu ne sauras pas faire la différence entre le vrai et le faux. C'est un énorme pari : je dois dépasser le cadre strictement musical pour toucher à la psychologie. Mais je ne peux pas en dire plus pour l'instant. La production est très longue, cela va me prendre encore quelque mois. Tu n'es pas vraiment sûr de ce qui se passe, c'est l'idée. Mais c'est toujours un disque de musique de danse. " suivre, forcément.

Vincent Brunner

CD : Metropolis (Tresor/Pias)