La techno française est très créative et riche pour la société.
La peur qu'elle suscite et l'amalgame avec la drogue sont inadmissibles.


Rave universelle

Par Jack Lang
(L'auteur est ancien ministre de la Culture)
Le 30/10/97


Nous avons longtemps été, en France, à l'avant-garde de la musique contemporaine. Les travaux de Pierre Henry ou de Pierre Schaeffer à l'ORTF sur la musique concrète, ou les recherches de Pierre Boulez, constituent les fondements de la musique électronique et électroacoustique. Malgré cette avance en matière de musique contemporaine, la scène techno française s'est développée plus tardivement que ses voisins européens, notamment britanniques et allemands. Aujourd'hui, elle est reconnue au niveau international grâce à des artistes aussi talentueux que Laurent Garnier, Daft Punk, Motorbass, ou Dimitri from Paris. Cette french hype, ne serait-elle que temporaire, est la meilleure preuve de la qualité et de la créativité de la production française. Par exemple, la house parisienne fait danser de Londres à Tokyo. Nos DJ jouent aux quatre coins de la planète.

Les fêtes techno sont un espace pluridisciplinaire. A l'heure du multimédia et de l'Internet, la «génération techno» ne connaît plus de frontières culturelles ou géographiques. Ces soirées ont favorisé l'essor de toute une génération de jeunes artistes, musiciens ou créateurs de mode, graphistes ou animateurs vidéo, acteurs de théâtre ou sculpteurs sur glace... Dans ces fêtes où les artistes restent souvent des anonymes, les différences de sexe ou d'origine n'existent plus.

A l'instar de tout nouveau mouvement culturel, la techno a développé ses propres codes et ses propres réseaux en dehors des structures préexistantes. Des réactions de crainte et de mépris ne se sont pas fait attendre. La peur de l'inconnu et de la nouveauté a engendré tous les fantasmes. L'intégration de la technique à l'art a suscité des interrogations et des angoisses. Elles se sont traduites par des mesures d'empêchement et d'interdiction: fermons les boîtes de nuit, interdisons les concerts, empêchons les rassemblements... En tant que ministre de la Culture, j'ai connu la même situation à l'égard du rock et du rap pendant les années 80. J'ai dû me battre contre des maires qui refusaient de louer des salles pour organiser des concerts, avant que ces genres musicaux acquièrent droit de cité.

Quand une société est hostile, toutes sortes de prétextes servent à justifier une telle répression. Cessons cette hypocrisie. La techno est devenue aujourd'hui un phénomène de société dont l'ampleur ne peut laisser indifférent. L'amalgame entre ce mouvement et la drogue est inadmissible, et participe de cette volonté répressive. Le trafic et la consommation de stupéfiants sont des sujets suffisamment préoccupants pour mériter un débat sérieux. Je suis contre la drogue, et pour la prévention et l'information sur les risques de consommation de produits dangereux. Mais ce n'est pas en interdisant et en fermant les yeux qu'on va résoudre ce problème.

Malgré un climat plus favorable à l'organisation de grandes manifestations (Boréalis, Amplitudes, Planète aux Transmusicales de Rennes...) des bouffées de répression atteignent parfois les événements plus modestes. Ce mois-ci, à une semaine d'intervalle, des interventions policières musclées ont dégénéré dans des rave-parties près de Lille et d'Evry, faisant plusieurs blessés. Il a fallu qu'une équipe de journalistes de France 3 soit malmenée pour attirer l'attention sur ces problèmes. Dans le même temps, un concert de rap parisien, Ma 6-T va crack-er, n'obtenait pas l'autorisation préfectorale. De son côté, la municipalité de Vitrolles révélait à nouveau au grand jour les méthodes révoltantes de l'extrême droite en tentant de fermer le café-concert rock, le Sous-Marin.

Face à ces difficultés, je souhaite que soient organisés des états généraux des musiques actuelles afin de redéfinir une politique culturelle dans ce domaine. Ils pourraient peut-être aboutir à la création d'une délégation aux musiques populaires au sein du ministère de la Culture. La politique répressive à l'égard des raves ne saurait être une réponse adaptée. Non seulement elle constitue une atteinte grave à des libertés essentielles, mais elle accroît les risques qu'elle prétend combattre en rejetant ces soirées dans l'illégalité.

En participant à la Love Parade de Berlin en juillet dernier, j'ai découvert une jeunesse enthousiaste, tolérante et ouverte d'esprit. Dans cette ville qui a été successivement soumise aux dictatures nazie et communiste, j'ai été très impressionné par cette atmosphère de libertés et de paix. Je souhaite donc susciter l'organisation d'une parade techno à la française. Elle constituerait une étape de ce circuit européen estival qui mène de Berlin à Zurich en passant par Brighton, Rotterdam ou Hanovre. C'est aussi une façon de rapprocher la jeunesse de nos pays et de construire l'Europe. Cela pourrait marquer la naissance d'une universalité nouvelle, l'universalité de la poésie, de l'art, de la tolérance, qui se substituerait à l'universalité de la guerre, de la violence et de la répression. L'essor de la techno est contemporain du vacillement des idéologies. Les parades et les fêtes techno sont devenues l'occasion, pour une jeunesse qu'on dit en quête d'identité, d'affirmer son unité et son optimisme, et d'ouvrir le chemin à une société nouvelle: une société de la création et de l'urbanité