L'Electro a-t-il un avenir ?

Souvenez-vous ! En 1982 naît à New-York l'Electro-Funk, fusion minimaliste et purement électronique du groove black et de la technologie occidentale. Le son d'Herbie Hancock, Grandmaster Flash et Malcolm Mac Laren envahit alors les dancefloors d'une culture-club en pleine émergence. En 1995, la production techno connaît un reviv à l'electro. Certains y voient là un nouveau souffle, d'autres une décadente nostalgie.

Pour les plus vieux d'entre nous, les premières réverbérations du groove électronique post-disco datent de la courte et glorieuse époque de l'Electro. De 1982 à 85, la scène black new-yorkaise découvre sous l'influence conjointe de la pop et de l'avant-garde électronique européenne, les merveilles des boites à rythmes, du sequencer, des premiers samplers et du scratching. C'est à cette èpoque que le phénomène DJ se popularise (DJDST est l'un des premiers scratcheurs new-yorkais à utiliser lesTechnics à leurs pleines capacités), on parle alors d'Electro-Funk (le terme original), mais surtout de Breakdance, de Smurf, de Zulu Nationet bien sûr de Hip-Hop. A cette époque, le jazz-funk décline à vu d'oeil, le funk devient 'funky' sous les pires auspices d'Imagination et Kool & The Gang, le Disco se dilue dans la Hi-NRJ, bref l'ère du changement est venue. Ainsi l'aube des années 80 rassemblera une improbable nébuleuse de musiciens et d'artistes électroniques qui, quelques années plus tard, suivront chacun leur voie freestyle, rap, house ou retour aux racines funk.

Rock it, Scratch it !

En 82 c'est un certain groupe nommé Shock qui ouvre le feu et signe un "Electronic Phunk"" quelque peu oublié aujourd'hui, mais qui imposera tout de même le terme chez les musiciens, DJs et au sein du public. Shock est rapidement détrôné par le PlanetRock d'Afrika Bambaataa, pompé sur les rythmiques du "Trance Europe Express" de Kraftwerk. Ce hit planétaire marquera les prémisses du hip-hop mais surtout la fusion originelle du groove black et de la technologie blanche. D'ailleurs, sans doute l'Electro a-t-il, à l'image de la jungle aujourd'hui , représenté la version technologique ethystérisée de la culture musicale noire. Un public médusé découvre alors les rythmiques squelettiques de la TR 808, les joies du Linn et du DMX, les vocoders et les voix accélérées (on les appelle Smurf, du nom britannique des Schtroumpfs !), bref toute une batterie de gimmick électroniques qui donnent un relief tout particulier à cette étrange forme de Funk syncopé. Si la vague Electro n'a duré que quelques courtes années, elle n'en a pas moins connu une poignée de succés sur tous les dancefloors du village global. Le single "Rock It" d'Herbie Hancock et Bill Laswell (tiré du LP "Future Shock") en est sans doute le meilleur exemple, s'imposant rapidement comme La référence Electro, révélant la valeur commerciale et artistique d'une musique purement électronique. Les communautés R'n'B et Rock voient tout de même d'un mauvais oeil la genèse du genre mais un succés cross-over comme "Rock It" calmera leurs ardeurs.Pas mal de tubes vont ainsi défiler, principalement entre 82 et 84, popularisés en Angleterre par un DJ de Manchester, Greg Wilson, mais aussi en France, d'une manière plus relative par Sydney, fondateur de l'émission TV HIP-HOP (prononcez 'Achipé-achoé') et la fameuse "Danse des Mots" de Jean-Baptiste Mondino. Se suivent ainsi le "Nunk" et le "Light Years Away" de Warp 9,le génial "Egypt, Egypt" d'Egyptian Lover (pompé sur le "Tour De France" de Kraftwerk), le projet Time Zone d'Afrika Bambaataa et son hilarant "Wild style" ("Bernard, Danse le funk" y entends-on en français), le "Walking On Sunshine" des Rockers Revenge (déjà produit à l'époque par Arthur Baker et Jelly bean Benitez), le célébre "Hip-Hop Be Bop" de Man Parrish, l'inoubliable "White Lines" de Grandmaster, l'album de Mantronix et quelques dizaines d'autres parmi lesquels, Hashim, Peech Boys, C.O.D., Newtrament ou The Russel Brothers. L'Angleterre n'est pas en reste, suit rapidement la mode, et produit tout de même quelques perles comme "Magic's Wand" de Whodini (Dolby) et surtout l'énorme hit "Buffalo Gals" de l'ineffable opportuniste Malcolm Mac Laren. C'est d'ailleurs à l'époque de la breakdance triomphale que les ados boutonneuxde LFO se familiariseront avec l'électronique.

Trois courant principaux divisent alors la scène électro, l'inspiration funk tout d'abord, dont le séminal "The Smurf" de Tyrone Brunson est l'exemple type, le courant hip-hop ensuite, qui évoluera rapidement vers le rap tel que nous le connaissons aujourd'hui et une mouvance plus instrumentale enfin, version préhistorique de la house et de la techno actuelles.

Pendant ce temps à Detroit, la Motor-City n'est pas en reste puisque dès 1981 un jeune homme nommé Juan Atkins édite déjà quelques singles sur son label Deep Space. Avec l'aide de Jon-5 et 3070, il forme Cybotron, signe son premier album "Enter" sur Fantasy Records et particuliérement "Clear", incroyable composition instrumentale pour l'époque. Hélas, comparé à l'école de New York, Atkins ne connaîtra ni les honneurs de la presse, ni les faveurs du public. En 1984, le magazine The Face titre sur sa une "Electro : The Beat That Won't Be Beaten !", alors que le genre est déjà en pleine décrépitude. La house connaît ses tout premiers émois mais n'est pas encore parvenue à trouver sa forme finale. Cependant, à Detroit la production ne s'est pas arrété et Juan Atkins a containé quelques-uns de ses confréres. De 1987 à nos jours, les artistes évoluant autour de Submerge et Underground Resistance, publieront régulièrement des singles Electro, autrement plus abstraits que les productions hip-hop new-yorkaises. Aux 88, Drexciya, Mad Mike, Andre Holland et Gigi Galaxy n'oublieront jamais les racines du genre. On retrouve d'ailleurs le meilleur de leurs morceaux sur la récente compilation CD "Origins Of Sound, The City That Forced The World Into The Future".

Avant que la House et la Techno ne s'imposent définitivement comme les formes ultimes de dance music électronique, l'electro a connu des fortunes diverses. Tackhead et Adrian Sherwood, avant d'opter définitivement pour le dub et le hip-hop industriel, tenteront l'expérience au détour d'un "Mechanical Movement", John Lydon (Pil) et Afrika Bambaataa, unis pour un nouveau projet Timezone, signeront un "Destruction" vers 88-89 mais c'est encore Kraftwerk qui signent le sommet du genre avec leur dernier véritable album en date, "Electric Café".

L'affaire Electro se corse il y a un peu plus d'un an avec la création en Angleterre du label Clear, créé par une transfuge de Rephlex (patrie de Richard 'Aphex Twin' James). Grâce à toute une série de maxis signés par les plus iconoclastes des artistes technos, Clear va éditer une flopée de maxis directement inspirés de l'Electro Old-School, mais revivifié par la technologie numérique. Les Jedi Knights, alias Tom Middleton et Mark Pritchard (Global Communication) font partie de la bande et s'amuseront même, le temps d'un single, à pasticher la première génération electro. "Antacid", mais aussi quelques autres mixes plus contemporains. Là beaucoup n'ont vu qu'un pitoyable revival d'une techno en pleine décadence se sont majoritairement trompé. La génération 90's, lassé des beats 4/4, s'est simplement tourné vers ses origines, pour y puiser une nouvelle inspiration. Mais la plaisanterie fût de courte durée.

Vu la croissance et la dynamique actuelle de la 'listening techno', il est évident que les artistes tentent aujourd'hui d'approfondir leur recherches en matiére de rythmiques.

A commencer par Detroit, qui semble-t-il n'a pas oublié les premiers pas d'un Juan Atkins. Son dernier album "Deep Space"", signé Model 500, n'est d'ailleurs pas exempt des rythmiques acérées qui ont fait la renommée du genre. Tout comme Stacey Pullen qui sur "quot;The Theory Of Silent Phase" rend un hommage appuyé à son mentor. Mad Mike suit la même voie sur son récent "Electronic Warfare", délaissant les beats martelés qui ont fait son succés. Enfin, toujours à Detroit, le mystérieux Drexciya, ne cesse ne revisiter les acquis de l'Electro, au cours de divers singles et d'un mémorable album édité l'année derniére chez Warp.

Même son de cloche en Angleterre chez Black Dog, Autechre (Gescom) ou LFO, dont les derniéres productions ont marqué un net retour vers une forme d'Electro ascétique. En Autriche, Cheap Records porte bien son nom, puisque leurs récents singles sont empreint d'un minimalisme et d'une rigueur digne des années 80. Si quelques labels sont plus connus pour leur consonances electro, il faut avouer que le genre a maintenant largement pénétré toutes les sphéres de la techno, et il serait fastidieux de vouloir donner une liste exhaustive de l'electroïsation technoïde. Tout au plus souligneront-nous la sortie confidentielle d'un des fleurons du genre, le "Reductive" de Eyephone sorti il y a deux mois chez les allemands d'Hypnotism. A l'égal d'Autechre, M. Berhens ne se contente pas de rendre un hommage appuyé au genre mais s'en inspire pour signer l'un des plus audacieux album techno de l'année. Chef d'oeuvre de puissance, de groove, de mélodie et de rigueur, il est urgent de voir la techno revenir à ses premières amours et marier ainsi nostalgie et revival, aurait pu signifier la mort et la décadence de cette musique qui nous est si chére. Il n'en est rien, malgré d'amusants exercices de styles, les musiciens électroniques actuels ont su avec finesse renouveler le genre. Si une quelconque mouvance musicale se penche avec trop de complaisance sur ses racines, sa fin est proche. La mise en garde était donc nécessaire. Que l'on se le tienne pour dit !