Le boom de la techno made in France



Pendant longtemps, le marché de la techno en France a été très restreint et le salut pour les artistes français venait de l'étranger. Mais en quelques années, la situation s'est équilibrée et la France a rattrapé son retard.

En trois ans, la techno a pris l'habitude de s'accaparer le mois de septembre parisien. Avec les Rendez-vous électroniques du centre Beaubourg, le Mix-Move (autrefois salon professionnel, maintenant véritable festival sur les musiques électroniques) et la Techno parade, la techno voit en effet durant ce week-end se finir une semaine faste pour elle. Après avoir été longtemps clandestines et méconnues, les musiques électroniques ont trouvé avec la France une terre d'asile finalement accueillante. Cette situation est due en grande partie à la richesse d'une scène musicale qui n'en finit plus d'exploser depuis plusieurs années. Mais, si la techno hexagonale est maintenant reconnue chez elle, cela n'a pas toujours été le cas et pendant plusieurs années, elle a dû transiter par l'étranger pour conquérir son propre territoire.

Il y a plus de cinq ans, c'est en effet l'Angleterre qui découvrait avant tout le monde que la France possédait un véritable vivier inexploité. Inconnus du grand public français, Laurent Garnier ou Saint-Germain étaient déjà des familiers de la presse britannique. Néanmoins, ce sont bien les Daft Punk (auteurs des tubes Da Funk et Around the World) ou, plus tard, Air qui ont balayé les derniers doutes d'outre-Manche et créé un véritable engouement. Dans l'industrie musicale d'ici et parmi les organismes professionnels, ce subit intérêt ne passe pas inaperçu. " Avant l'explosion de la techno ou du rap français, notre musique paraissait ringarde, seuls des groupes comme la Mano Negra ou les Négresses Vertes marchaient à l'étranger ", se rappelle Patrice Hourbette responsable exécutif du Bureau export de la musique française. Cette association, créée en 1993 sous l'impulsion des producteurs de disques, des organismes professionnels mais aussi du ministère de la Culture, a pour mission de développer à l'étranger la présence des artistes français. Cet organisme, au financement de plus en plus mixte public/privé et à la neutralité affirmée, s'est vite rendu compte de la nouvelle perspective qui s'ouvrait aux producteurs français via la techno. " ∑ partir de 1995, les médias étrangers ont commencé à me solliciter énormément à propos de la musique électronique française ", explique Marie-Agnès Beau. Pendant six ans, celle-ci a travaillé au siège parisien du Bureau export avant de prendre sous sa responsabilité en mai 1999.l'antenne londonienne. " Ce sont des partenaires étrangers qui m'ont poussée à prendre contact avec des labels français dont je ne connaissais même pas l'existence. C'est seulement quand je me rendais à Londres que je comprenais ce qui se passait vraiment ; en France, tout le monde se moquait de moi ! Ce sont principalement les médias, distributeurs et clubs anglais qui ont valorisé nos DJ français. La techno française a fait le tour du monde avant de revenir dans son pays. " Les chiffres sont là pour le prouver, Daft Punk et Air ont vendu plus d'un million d'exemplaires en dehors de la France, une situation jamais vue auparavant. " Grâce à l'intrusion de la musique électronique, toute l'industrie musicale française a saisi l'occasion de mettre un pied en Angleterre, elle a vu s'ouvrir une faille et a voulu en profiter. ∑ partir de ce moment, les Anglais nous regardaient avec un oil nouveau ", continue Marie-Agnès Beau.

Rebaptisée " french touch ", la scène techno française voit tous ses membres déferler sur l'Angleterre. Mais le marché anglais est connu pour être versatile et amateur de modes fugaces ; après les succès de Daft Punk et Stardust avec son Music Sounds better with You survient une période moins enthousiaste. Même si les effets du boom de la techno française perdurent. " Maintenant, la musique française est crédible, quand une maison de disque française envoie à l'étranger ses produits, ils ne sont pas envoyés directement à la poubelle, ils sont écoutés ", affirme Patrice Hourbette. D'après lui, on ne peut pas parler de retour de bâton. " Beaucoup de gens se sont demandés si la vague allait retomber. Mais on a entendu les mêmes interrogations à propos de la survie de la techno elle-même. En tout cas, on ne peut pas absolument parler de déclin. " Surtout quand le morceau Lady chanté par le groupe français Modjo devient la semaine dernière nÝ 1 du classement des ventes en Angleterre ! " Cet été, il y a eu deux autres artistes français de house dans les charts : Benjamin Diamond et Bob Sinclar ", témoigne Marie-Agnès Beau. " Pour cette raison, la musique électronique ne constitue absolument pas la majorité de mon travail : les labels se débrouillent très bien tout seul ! "

Du côté des maisons de disques françaises techno, on constate que la donne a énormément changé. " Avant, pour qu'un de nos artistes marche ici, il fallait d'abord que cela démarre en Angleterre ", estime-t-on au sein du label Yellow, connu pour héberger Bob Sinclar ou Kid Loco. " Maintenant, ce n'est plus aussi systématique, le marché anglais a évolué. Ce qui vient de France n'est plus aussi bienvenu, c'est juste apprécié. Cela ne constitue pas un avantage particulier. En fait, les Anglais ont seulement retenu Air ou Daft Punk et attendent leurs nouveaux albums. Cependant, cela reste tout de même un pays important. " L'opinion de Didier Cohen, responsable de la promotion du label Versatile, rejoint sensiblement celui de son confrère. " Le premier album d'un de nos artistes I : Cube a réalisé 80 % de ses ventes à l'étranger dont une bonne proportion en Angleterre. Pour Adore, le deuxième album, on a réussi à équilibrer ce rapport. Mais l'Angleterre reste toujours une plaque tournante. " Christophe Lebreton, responsable de l'export à F Communications, la maison de disques de Laurent Garnier ou M. Oizo, ne partage pas totalement cet avis. " Le marché anglais est toujours prescripteur mais sélectif. C'est devenu un petit marché, très compétitif et parfois perverti. Au contraire, la France est maintenant un marché important, voire essentiel. Le dernier album de Laurent Garnier a été vendu, ici, à environ 40 000 exemplaires contre 12 000 en Angleterre. Cette dernière a perdu sa domination, sauf au niveau des médias. Maintenant il faut aller plus loin. Le marché allemand s'est effondré, le marché japonais est difficile. Les Etats-Unis et le Canada sont eux en train de se développer. "

Vincent Brunner